vendredi 16 janvier 2026

Les marchands du temple moderne ou le Dieu contractuel… Imaginez un père qui oserait déclarer ceci devant témoins : « Mon affection pour mon fils ? Elle se mesure strictement à son utilité domestique. Je le nourris uniquement parce qu'il m'obéit sans la moindre discussion. Comme il ne me déçoit jamais ! je consens gracieusement à répondre à ses demandes. Chaque matin, rituellement, il me répète qu'il m'aime. C'est bien le minimum que j'exige. Il ne fréquente personne en dehors de cette maison, vous m'entendez ? Personne. Sa musique ? C'est moi qui l'ai choisie, évidemment. Ses vêtements ? Strictement conformes aux critères que j'ai moi-même établis. Et tenez-vous bien : le jour où son amour faiblira ne serait-ce qu'un instant, le jour où il osera ( où il osera seulement ) s'éloigner de moi, je le renierai purement et simplement. Je le mettrai à la porte sans un regard en arrière, sans une once de regret. Dehors ! »

Lisez ce paragraphe lentement. Laissez-le vous habiter un instant. Sentez-vous le malaise qui monte ? Cette nausée sourde devant ce portrait d'un père qui transforme l'amour paternel en contrat de performance, l'affection en système de mérite, la relation en transaction ?

Quel père serait assez ignoble pour parler ainsi de son enfant ?

Et pourtant ( et c'est là que le scandale commence vraiment ) c'est exactement le Dieu que prêchent les marchands de prospérité dans nos églises.

Je me souviens d'avoir vu, dans une église prospère, un panneau proclamant : « Donnez à Dieu, et Dieu donnera au centuple. » La voitures de luxe du pasteur trônait à l'entrée, une Mercedes dernier modèle qui brillait comme une promesse tenue. J'avais lu quelque part que cet homme possédait trois maisons, dont une villa en bord de mer. Son salaire annuel dépassait celui d'un chirurgien. Ses costumes venaient d'Italie. Son sourire étincelait comme ses boutons de manchette en or.

Et pendant ce temps, dans les bancs du fond, une veuve comptait ses derniers billets avant de les glisser dans la corbeille d'offrande, persuadée que Dieu la bénirait au centuple.

L'évangile de la prospérité, visiblement, fonctionnait à merveille mais surtout pour le pasteur… Et moi, observant cette scène, je pensais à Job.

Job, cet homme qui ne comprenait rien à la comptabilité divine. Job, qui continuait d'aimer Dieu même quand le grand livre des bénédictions affichait un solde désespérément négatif. Job, l'idiot magnifique qui refusait de transformer l'adoration en transaction commerciale.

L'évangile de la prospérité nous vend exactement ce Dieu caricatural, ce père ignoble : un gestionnaire méticuleux qui coche des cases, distribue des récompenses comme des croquettes à un chien bien dressé, et menace de retirer son affection si nous ne respectons pas nos quotas de prière. Un Dieu qui mesure notre foi à l'aune de notre compte en banque et notre sainteté au poids de nos possessions. Un Dieu qui aime parce que nous obéissons, qui nous nourrit parce que nous servons, qui nous accepte à condition que nous restions dans les limites qu'il a tracées.

Quel Dieu étrangement petit.

J'ai passé des années à écouter des personnes qui souffrent… des sidéens abandonnés par leurs églises, des croyants torturés dans des prisons chinoises, des lépreux oubliés en Inde. Aucun d'eux n’a parlé d'un Dieu distributeur automatique qui crache des bénédictions quand on insère les bonnes pièces de monnaie. Ils parlent plutôt d'un Dieu qui descend dans leur fosse, qui pleure avec eux, qui reste quand tout le monde part.

Le Christ de la prospérité n'aurait jamais fini sur une croix. Il aurait négocié un meilleur contrat.

Ces prédicateurs toxiques ( car oui, appelons les choses par leur nom ) ont transformé la grâce en marchandise et l'amour en système de points. Ils promettent un père céleste qui fonctionne exactement comme le père ignoble de cette parabole moderne : conditionnel, calculateur, prêt à renier ses enfants si les chiffres ne collent pas.

Mais l'Évangile raconte une histoire radicalement différente. Il parle d'un père qui scrute l'horizon en attendant son fils prodigue, qui court vers lui… imaginez la dignité d'un patriarche oriental, soulevant sa robe pour sprinter sur la route poussiéreuse avant même que le garçon n'ait eu le temps de débiter son discours de repentance soigneusement répété. Il parle d'un Dieu qui paie le même salaire aux ouvriers de la onzième heure qu'à ceux de la première, au grand scandale de toute logique méritocratique.

La vérité inconfortable, c'est que Dieu aime le fils prodigue autant que le fils aîné. Il aime le larron sur la croix qui n'a jamais payé sa dîme, jamais assisté à une réunion de prière du mercredi soir, jamais respecté les codes vestimentaires de l'église. Il l'aime autant que la pieuse veuve qui a donné ses deux dernières pièces.

Cette grâce scandaleuse détruit tous nos systèmes de comptabilité spirituelle.

Les marchands de prospérité promettent la prévisibilité : faites ceci, obtenez cela. Mais le Dieu de Jésus demeure profondément, magnifiquement, terriblement imprévisible. Il guérit un aveugle et pas un autre. Il libère Pierre de prison et laisse Jean-Baptiste perdre sa tête. Il permet à Paul d'avoir une "écharde dans la chair" malgré ses prières répétées.

Et c'est précisément cette imprévisibilité qui prouve que nous avons affaire à l'amour et non à un contrat.

L'amour véritable ne se négocie pas. Il ne s'achète pas avec des mantras matinaux ou une conformité vestimentaire. Il ne se gagne pas par l'obéissance robotique. Et il ne se perd certainement pas par nos échecs, nos doutes, ou notre incapacité à briller comme des vitrines de succès chrétien.

Quel père serait assez ignoble pour conditionner son amour à la performance de son enfant ? Exactement le genre de père que l'évangile de la prospérité nous présente. Et exactement le contraire du Père que Jésus est venu nous révéler.

Le vrai scandale de l'Évangile, c'est que Dieu nous aime gratuitement. Sans conditions préalables, sans clauses de performance, sans petits caractères au bas du contrat. Il nous aime quand nous échouons, quand nous doutons, quand nous nous rebellons. Il nous aime dans la richesse et dans la pauvreté, dans la santé et dans la maladie.

Il nous aime même quand nous ne servons à rien du tout.

C'est cette gratuité qui nous libère. Qui nous permet d'aimer en retour, non par obligation ou par calcul, mais par émerveillement. Qui nous libère pour devenir pleinement humains, pleinement vivants, au lieu de robots programmés pour exécuter les bonnes routines spirituelles.

Les prédicateurs de la prospérité nous infantilisent avec leurs systèmes de récompenses et de punitions. Mais le Dieu de Jésus nous traite en adultes, en partenaires, en amis… ce mot extraordinaire que Jésus utilise pour ses disciples. Les amis ne se calculent pas mutuellement. Ils s'aiment, point final.

Alors oui, ce père caricatural qui conditionne son amour à l'obéissance et menace d'abandonner son enfant est ignoble. Monstrueux, même. Et si c'est le Dieu qu'on vous prêche, fuyez. Courez vers le vrai Évangile, celui qui parle d'un amour si scandaleux, si généreux, si démesuré qu'il nous laisse sans voix.

Ce Dieu-là vaut la peine qu'on passe une vie à le chercher. L'autre n'est qu'une idole dorée, une projection de nos peurs et de nos avidités. Et comme toutes les idoles, il finira par nous dévorer.

Apocalypse 21 v 3-5 Et j'entendis du trône une forte voix qui disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux,...