Quand je vois des archives de mai 68… ces visages jeunes, cette soif de liberté, et surtout ces pancartes où s'étale en lettres maladroites Make love not war… Peace and love… quelque chose en moi se serre. Pas d'indignation. Non. Quelque chose qui ressemble davantage à… de la tendresse. Presque de l'envie.
Voilà. C'est dit.
Ces jeunes-là voulaient embrasser le monde. Ils avaient tort sur beaucoup de choses… sur la nature humaine, sur les conséquences de leurs libertés, sur la naïveté de croire qu'il suffit d'aimer pour que le monde s'arrange. Mais ils voulaient aimer. Ils tendaient les bras vers quelque chose de plus grand qu'eux. Vers la paix. Vers l'autre. Vers un avenir où les hommes cesseraient de s'entretuer pour des frontières tracées par des généraux.
Il y a dans cette aspiration… même maladroite, même philosophiquement bancale… quelque chose que je reconnais. Quelque chose que Jésus aurait reconnu.
Bienheureux les artisans de paix. Ce n'est pas une invention de soixante-huitard. C'est le Sermon sur la montagne. Et quand une génération entière se lève pour crier que la guerre est une abomination, je ne peux pas, en conscience chrétienne, me contenter de hausser les épaules en murmurant oui, mais leurs mœurs…
Jésus ne haussait pas les épaules devant ceux qui avaient soif. Il leur donnait à boire.
Certes, le mouvement de 68 a charié des choses que nous portons encore comme des blessures. La permissivité s'est parfois retournée contre les plus fragiles. La libération sexuelle a creusé des solitudes que ses prophètes n'avaient pas anticipées. Et cette belle aspiration à l'amour universel a été récupérée, vidée, transformée en slogan publicitaire avec une célérité qui aurait dû nous alerter sur la facilité avec laquelle le monde digère et neutralise les révolutions.
Mais je veux m'arrêter sur ce qui était vrai dans ce cri.
Ces jeunes-là sortaient d'un monde où leurs pères étaient morts par millions dans des guerres décidées par des hommes en costume, où l'obéissance était une vertu cardinale, où le corps était honteux et le désir inavouable. Ils ont cassé quelque chose. Ils ont cassé trop de choses, peut-être. Mais il y avait, parmi les décombres, des murs qui méritaient de tomber.
Et surtout… surtout… ils regardaient dehors.
C'est là que commence mon malaise avec la génération qui leur a succédé.
Je ne parle pas de la jeunesse en général. Je connais des jeunes d'une générosité qui me confond, d'une profondeur spirituelle qui m'humilie. Mais je parle d'un phénomène culturel précis, d'un esprit du temps que l'on appelle woke et qui, sous couvert de justice, a opéré une substitution que je trouve théologiquement inquiétante.
Là où 68 criait il est interdit d'interdire, cette génération-là dresse des listes. Des listes de mots prohibés. Des listes d'auteurs à effacer. Des listes d'identités légitimes et d'identités suspectes. Là où les enfants de Woodstock voulaient abolir les frontières, leurs héritiers en tracent de nouvelles, intérieures, obsessionnelles, toujours plus précises et toujours plus exclusives.
La grâce… cette grâce qui est le cœur battant de l'Évangile, la seule chose que Jésus soit venu offrir à un monde qui n'en méritait pas tant… la grâce a été remplacée par l'audit.
On ne pardonne plus. On cancel. On n'accompagne plus. On déconstruit. On ne cherche plus à comprendre l'autre dans sa complexité douloureuse. On l'assigne à une catégorie, on vérifie s'il a correctement déconstruit ses privilèges, et on prononce le verdict avec la satisfaction tranquille de celui qui sait exactement où se trouve la ligne entre les purs et les impurs.
J'ai lu les Évangiles assez souvent pour savoir que Jésus réservait ses mots les plus durs à précisément ce type de personnes.
Pas aux prostituées. Pas aux collecteurs d'impôts. Pas aux femmes aux histoires compliquées que la bonne société regardait de travers. Pas même aux soldats romains qui occupaient le pays. Ses foudres… les seules vraies foudres que l'on trouve dans les Évangiles… tombaient sur ceux qui tenaient les registres. Sur ceux qui savaient avec une précision redoutable ce qui était permis et ce qui ne l'était pas, et qui bâtissaient leur identité sur cette science-là.
" Vous chargez les hommes de fardeaux impossibles à porter, et vous ne les touchez pas vous-mêmes d'un seul de vos doigts "
Je me demande, parfois, si Jésus ne dirait pas quelque chose d'approchant à certains campus universitaires d'aujourd'hui.
Ce qui me frappe dans la jeunesse woke et j'emploie ce mot non pas comme une insulte mais comme une description… C’est son absence de joie. 68 était bruyant, excessif, irresponsable par moments, mais il y avait dans ces rues une énergie vitale, une envie de vivre et de célébrer qui me semble être, en dépit de tous ses excès, plus proche de ce que Dieu avait en tête quand il a créé des êtres capables de danser.
La génération déconstruite, elle, semble habitée par une anxiété permanente, une vigilance épuisante, un regard qui ne se pose sur aucun texte, aucune relation, aucune conversation sans y chercher d'abord ce qui cloche, ce qui offense, ce qui doit être dénoncé. C'est une façon d'habiter le monde qui ressemble moins à une libération qu'à une prison aux barreaux invisibles.
Et le paradoxe cruel… le paradoxe que j'aurais envie de leur signaler avec toute la douceur dont je suis capable… c'est que cette génération qui a fait de l'identité son autel a produit une des solitudes les plus profondes que j'aie jamais observées. Parce que l'identité, aussi finement ciselée soit-elle, ne peut pas vous aimer en retour. Elle ne peut pas vous pardonner. Elle ne peut pas vous tenir chaud la nuit.
Seules les personnes le peuvent.
Et les personnes, elles, sont irréductiblement imparfaites, contradictoires, blessées et blessantes, capables du meilleur et du pire, portant en elles des histoires que personne ne peut réduire à une étiquette ou à une case dans un formulaire de sensibilisation.
C'est pour ces personnes-là… ces personnes complexes et cassées et magnifiques… que Jésus est mort.
Pas pour des catégories.
Les enfants de 68 avaient soif d'amour et ne savaient pas toujours où le trouver. Ils ont cherché dans des endroits qui ne pouvaient pas les désaltérer, et ils en ont payé le prix, souvent. Mais leur soif était réelle. Et une soif réelle, dans l'Évangile, est toujours une porte.
Celui qui a soif, qu'il vienne.
Je ne sais pas très bien comment tendre cette invitation à une génération qui a décidé que la soif elle-même était un concept à déconstruire.
Mais j'essaie. Parce que c'est tout ce que la grâce nous demande de faire.
Essayer. Encore. Et ne pas tenir les registres.