Les Douze ? Du modèle de Paul ? De Pierre ? Des implanteurs d’Églises ? D’un ministère contemporain ?
Le mot « apôtre » est devenu sans doute l’un des termes les plus controversés du christianisme contemporain.
Dans certains milieux, particulièrement dans les courants charismatiques et néo-charismatiques, il est devenu courant de parler d’« apôtres » contemporains : des hommes ou des femmes qui exerceraient une autorité particulière sur plusieurs Églises, recevraient une vision pour une région ou une nation, établiraient des ministères, formeraient d’autres responsables et parfois prétendraient bénéficier d’une autorité spirituelle supérieure à celle d’un pasteur ordinaire.
La question n’est donc pas simplement : « La Bible parle-t-elle d’apôtres ? » Évidemment qu’elle en parle.
La véritable question est : De quels apôtres parle-t-elle, quelle était la nature de leur ministère, et pouvons-nous légitimement transposer aujourd’hui ce ministère sous la même forme et avec la même autorité ?
C’est là que l’exégèse devient indispensable.
1. Le mot « apôtre » ne suffit pas à résoudre la question.
Le terme grec "ἀπόστολος" (apostolos) signifie fondamentalement un « envoyé », un « délégué », un « messager ».
Le mot possède donc une certaine souplesse.
Dans le Nouveau Testament, « apôtre » ne désigne pas systématiquement exactement la même catégorie de personne.
Paul peut parler de personnes envoyées par des églises comme de leurs « apôtres » ou représentants. Ainsi, en 2 Corinthiens 8.23, les hommes accompagnant la collecte sont appelés les « apôtres des églises ».
Épaphrodite est également appelé "apostolos" en Philippiens 2.25 dans le sens de représentant ou envoyé de l’Église de Philippes.
Il faut donc éviter une erreur symétrique : Dire que tous les usages du mot « apôtre » désignent les Douze et Paul serait aussi problématique que d’affirmer que tous les usages désignent un ministère ecclésial permanent.
Le contexte doit déterminer le sens. Et c’est précisément ce que beaucoup de débats contemporains négligent.
2. Il faut commencer par distinguer plusieurs réalités.
Lorsque le Nouveau Testament parle d’apôtres, nous devons au minimum distinguer quatre catégories possibles :
1. Les Douze, témoins officiels et fondateurs de l’Église.
Ils ont été choisis par Jésus et constituent un groupe historique particulier.
2. Paul, apôtre des nations.
Paul n’appartient pas aux Douze, mais revendique avec force son apostolat et reçoit directement sa mission du Christ.
3. Des envoyés ou missionnaires exerçant une fonction apostolique.
Barnabas est par exemple appelé apôtre avec Paul en Actes 14.14.
Le terme peut donc désigner des envoyés investis d’une mission particulière sans nécessairement les placer dans la même catégorie que les Douze.
4. La fonction ou le ministère mentionné en Éphésiens 4.11.
Paul écrit : "Et il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs."
C’est précisément ce quatrième texte qui nourrit aujourd’hui l’affirmation selon laquelle il existerait encore des « apôtres ».
Mais ce texte doit être interprété à la lumière de l’ensemble du Nouveau Testament.
3. Les Douze constituent-ils une catégorie unique ?
La réponse biblique paraît fortement affirmative car Jésus ne choisit pas simplement « quelques responsables » : il choisit douze hommes.
Le nombre douze possède évidemment une dimension symbolique liée aux douze tribus d’Israël. Mais surtout, leur rôle historique est particulier.
Dans Actes 1, après la mort de Judas, Pierre expose les conditions nécessaires pour remplacer Judas : avoir accompagné Jésus depuis le baptême de Jean ; avoir été témoin de sa résurrection ; appartenir au groupe des témoins historiques du ministère terrestre de Jésus.
Le nouvel apôtre devait donc être capable de devenir : « témoin de sa résurrection ».
Cela pose immédiatement un problème à toute conception d’une succession illimitée des Douze. Ainsi, un homme vivant au XXIe siècle ne peut pas avoir accompagné Jésus depuis le baptême de Jean. Il ne peut pas être témoin oculaire du ministère terrestre de Jésus. Il ne peut donc pas satisfaire aux critères apostoliques établis dans Actes 1.
Le remplacement de Judas n’est donc pas une preuve de reproductibilité perpétuelle du collège apostolique. C’est exactement l’inverse qui apparaît.
Le remplacement de Judas permet de restaurer le groupe des Douze, non de créer une chaîne apostolique indéfinie.
4. Et Paul ?
Paul constitue le cas qui empêche de réduire l’apostolat aux seuls Douze.
Il affirme à plusieurs reprises être véritablement apôtre. Il insiste notamment sur le fait qu’il a vu le Seigneur ressuscité : "Après eux tous, il m’est aussi apparu à moi, comme à l’avorton." (1 Corinthiens 15.8 )
Et il défend vigoureusement son apostolat dans 1 Corinthiens 9 et 2 Corinthiens 11–12.
Il possède donc une autorité apostolique réelle.
Mais Paul n’est pas simplement un « pasteur particulièrement efficace ». Son ministère est lié à une commission directe du Christ ressuscité. Il est « apôtre des païens » (Romains 11.13).
Son ministère est également associé à la révélation du « mystère » désormais révélé aux apôtres et prophètes par l’Esprit (Éphésiens 3.5).
Autrement dit, l’apostolat paulinien appartient à la période fondatrice de l’Église et a ce titre n’est plus reproductible.
5. Éphésiens 2.20 est probablement le texte le plus important du débat.
Paul écrit : "Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire."
Remarquons la métaphore.
Paul ne dit pas que l’Église est continuellement fondée par de nouveaux apôtres. Il dit qu’elle est édifiée sur un fondement. Or un fondement possède une caractéristique évidente : On ne refait pas les fondations d’un bâtiment à chaque génération.
On peut construire dessus.
On peut agrandir le bâtiment.
On peut restaurer les murs.
On peut ajouter des pièces.
Mais on ne recommence pas les fondations.
Cela rejoint 1 Corinthiens 3.11 "Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ."
Le Christ est le fondement ultime.
Mais dans l’histoire de la révélation du Nouveau Testament, les apôtres ont joué un rôle fondationnel dans le sens qu’ils ont posé le fondement sans être eux-mêmes le fondement ou en le définissant par eux-mêmes.
C’est pourquoi Éphésiens 2.20 constitue un argument majeur contre l’idée d’une succession perpétuelle d’apôtres possédant une autorité comparable à celle des apôtres qui ont posé le fondement : Christ.
6. Apocalypse 21 apporte un détail particulièrement intéressant.
La Jérusalem céleste possède douze portes et : "sur les douze portes, les douze noms des douze apôtres de l’Agneau."
Le symbolisme est puissant.
Le collège apostolique des Douze appartient à l’identité historique et eschatologique de l’Église. Cela ne ressemble pas à une fonction dont la liste pourrait être perpétuellement renouvelée à travers l’histoire. Il n’y aura pas d’autres portes n’en déplaise au soi-disant apôtres de la NAR.
7. Mais alors : que faire d’Éphésiens 4.11 ?
C’est ici que le débat devient réellement intéressant.
Paul écrit : "Et il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs."
Puis il donne le but : "pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ."
Et il poursuit : "jusqu’à ce que nous soyons tous parvenus à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme fait, à la mesure de la stature parfaite de Christ."
Voilà le principal argument des continuationnistes au niveau des ministères.
Le texte ne dit pas explicitement : « les apôtres cesseront après la mort de Paul ».
Et c’est vrai. Il faut le reconnaître.
Le Nouveau Testament ne contient pas une phrase explicite disant : « Après la mort des derniers apôtres, il n’existera plus jamais de ministère apostolique. »
La question doit donc être résolue par l’ensemble de la théologie biblique de l’apostolat, et non par un simple verset isolé.
8. « Jusqu’à ce que » signifie-t-il que les cinq ministères doivent nécessairement continuer sous leur forme originelle ?
C’est l’un des arguments les plus fréquents.
Éphésiens 4.13 dit que ces dons ont pour objectif de conduire l’Église vers la maturité.
Mais il faut être prudent.
Le texte affirme la finalité du don, pas nécessairement que chaque catégorie doit demeurer sous exactement la même forme institutionnelle jusqu’au retour de Christ.
Prenons un exemple.
Le fait que les prophètes soient mentionnés dans Éphésiens 4.11 ne suffit pas, à lui seul, à établir que la fonction prophétique néotestamentaire doit nécessairement continuer avec exactement le même statut qu’au temps apostolique.
Il faut donc examiner la nature de chaque ministère. Et c’est ici que l’apostolat se distingue particulièrement.
9. L’apostolat possède une dimension que les autres ministères n’ont pas.
Les apôtres ne sont pas simplement des responsables particulièrement doués.
Ils sont associés à : l’autorité doctrinale ; le témoignage de la résurrection ; la révélation du mystère ; la fondation de l’Église ; l’authentification par des signes ; la transmission normative de l’enseignement apostolique.
Paul peut ainsi dire : "Les signes distinctifs de l’apôtre ont été accomplis au milieu de vous par une patience à toute épreuve, par des signes, des prodiges et des miracles." (2 Corinthiens 12.12)
L’apostolat biblique n’est donc pas simplement : « quelqu’un qui implante beaucoup d’Églises ».
Il est lié à une autorité extraordinaire et fondatrice.
10. Pourtant, Barnabas est appelé apôtre.
Voilà une difficulté qu’il ne faut surtout pas évacuer. Actes 14.14 parle de : "Barnabas et Paul, les apôtres"
Barnabas n’est pas l’un des Douze.
Cela démontre quelque chose d’important : Le mot « apôtre » possède dans le Nouveau Testament une extension plus large que le seul collège des Douze.
Mais cela ne signifie pas automatiquement que Barnabas constitue la preuve d’un « ministère apostolique » institutionnel reproductible à l’infini. Il peut très bien être désigné comme « envoyé » missionnaire investi d’une mission apostolique.
C’est précisément ici qu’il faut distinguer : apostolat au sens fondationnel et fonction apostolique au sens missionnaire.
11. L’Église a-t-elle encore besoin de « missionnaires apostoliques » ?
Absolument.
Si par « apostolique » on entend : être envoyé pour annoncer l’Évangile ; franchir des frontières culturelles ; implanter des églises ; former des responsables ; établir des communautés chrétiennes ; travailler dans des territoires où Christ n’est pas connu ; alors cette dimension est parfaitement biblique.
Il existe aujourd’hui des personnes ayant un ministère missionnaire, pionnier, implanteur et translocal.
Le problème n’est pas le ministère.
Le problème est le titre et l’autorité qu’on lui attribue. Par le passé, le terme missionnaire évitait bien des amalgames et reflétait une meilleur réalité tout en maintenant dans une plus grande humilité.
12. Faut-il alors appeler ces personnes « apôtres » ?
C’est là que je pense qu’il faut introduire une distinction importante.
Bibliquement, on peut parler d’une fonction apostolique. Mais il est beaucoup plus difficile de justifier bibliquement la restauration d’un office apostolique contemporain possédant une autorité comparable à celle des apôtres fondateurs.
Pourquoi ? Parce que le Nouveau Testament ne nous donne aucun modèle clair de succession apostolique après la génération fondatrice.
Nous voyons des anciens.
Nous voyons des évêques/épiscopes.
Nous voyons des diacres.
Nous voyons des évangélistes.
Nous voyons des enseignants.
Nous voyons des missionnaires.
Nous voyons des envoyés.
Mais nous ne trouvons pas d’instruction disant : "Voici comment établir les prochains apôtres lorsque les apôtres actuels mourront."
Cette absence est théologiquement significative.
13. Le livre des Actes ne montre pas une succession apostolique.
Après les premiers chapitres des Actes, l’Église continue de croître.
Mais que voyons-nous ?
Des anciens sont établis dans les Églises.
Paul demande aux responsables de prendre soin du troupeau.
Timothée reçoit une responsabilité ministérielle.
Tite reçoit une responsabilité d’organisation des Églises.
Des anciens sont établis.
Mais Paul ne donne jamais à Timothée ou à Tite la consigne : "Établis des apôtres qui te succéderont."
C’est un élément qui doit peser lourd dans notre réflexion.
14. Timothée n’est jamais présenté comme un « nouvel apôtre ».
C’est particulièrement intéressant.
Timothée accompagne Paul.
Il travaille à l’implantation d’Églises.
Il reçoit une autorité importante.
Il enseigne.
Il nomme des responsables.
Il doit transmettre l’enseignement reçu.
Et pourtant Paul ne lui dit pas : "Maintenant, tu es apôtre." Il lui dit : "Prêche la parole." (2 Timothée 4.2)
Et surtout : "Ce que tu as entendu de moi en présence de beaucoup de témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l’enseigner aussi à d’autres." (2 Timothée 2.2)
Voilà le modèle de transmission explicitement donné par Paul : Paul → Timothée → hommes fidèles → autres.
C’est une transmission de l’enseignement apostolique, pas une succession de l’autorité apostolique fondatrice.
15. La succession biblique porte sur la doctrine, pas sur le titre.
C’est probablement l’une des conclusions les plus importantes. L’Église postapostolique n’a pas besoin de produire de nouveaux apôtres.
Elle doit demeurer apostolique.
La différence est immense !
Une église apostolique n’est pas nécessairement une église dirigée par un apôtre autoproclamé.
C’est une Église : fondée sur l’enseignement apostolique ; soumise aux Écritures apostoliques ; centrée sur le Christ apostoliquement annoncé ; fidèle à l’Évangile transmis par les apôtres.
L’apostolicité de l’église ne réside donc pas dans la présence permanente d’un homme appelé « apôtre ». Elle réside dans sa fidélité au fondement apostolique.
Toutes les églises se doivent d’être apostoliques…!
16. Et pourtant, Éphésiens 4.11 demeure un vrai problème pour le cessationnisme strict.
Il faut être honnête.
Un cessationnisme qui dirait simplement : « Les apôtres ont cessé, donc Éphésiens 4.11 n’a plus rien à nous dire » serait trop rapide.
Éphésiens 4 affirme réellement que Christ donne des personnes à son Église pour son édification. Et le Nouveau Testament montre effectivement que des ministères missionnaires et pionniers continuent après la Pentecôte.
Il est donc parfaitement légitime de reconnaître aujourd’hui : des implanteurs d’églises ; des missionnaires transculturels ; des pionniers ; des responsables travaillant dans plusieurs communautés ; des formateurs de responsables ; des ministères translocaux.
Ce sont des réalités bibliques.
17. Mais cela ne justifie pas automatiquement la reconstruction du modèle des « apôtres » contemporains.
C’est ici que certaines théologies contemporaines franchissent un pas que le texte biblique ne permet pas nécessairement.
On passe de : « Certains chrétiens ont un ministère apostolique au sens missionnaire » à : « Certains chrétiens sont aujourd’hui des apôtres au sens d’une fonction gouvernementale particulière sur l’Église. »
Puis parfois : « Ces apôtres contemporains reçoivent des révélations stratégiques pour l’Église. » Puis : « Les Églises doivent reconnaître leur autorité. » Puis : « Les pasteurs doivent se placer sous leur couverture apostolique. »
Nous sommes alors très loin de ce que le Nouveau Testament enseigne explicitement.
18. Le véritable danger : créer une autorité que le Nouveau Testament ne reconnaît pas.
C’est probablement ici que se situe le cœur du problème.
Si quelqu’un se présente comme : « apôtre mais signifie simplement : « missionnaire pionnier, implanteur d’Églises et formateur de responsables », le débat est essentiellement terminologique.
Mais si « apôtre » signifie : « personne possédant une autorité doctrinale particulière sur plusieurs Églises, capable de recevoir des directives prophétiques pour elles et devant être reconnue comme une autorité supérieure aux responsables locaux », alors nous avons un sérieux problème biblique.
Car où le Nouveau Testament donne-t-il cette structure d’autorité ?
La question doit être posée.
Et elle est redoutablement importante.
19. Paul lui-même refuse une conception monarchique de son autorité.
Paul possède une autorité apostolique exceptionnelle. Mais il ne construit pas un système dans lequel les Églises doivent se soumettre à lui comme à un « patriarche spirituel ».
Il rappelle que les responsables sont des serviteurs : "Qu’on nous regarde donc comme des serviteurs de Christ et des dispensateurs des mystères de Dieu." (1 Corinthiens 4.1)
Il ne dit pas : « Regardez-nous comme des dirigeants spirituels placés au-dessus de toutes les Églises. »
Son autorité est une autorité apostolique au service du Christ et de l’Évangile. Elle est donc radicalement différente de certaines formes contemporaines de gouvernement apostolique.
20. « Couverture apostolique » : où est le texte ?
Une expression devenue courante dans certains milieux est celle de « couverture apostolique ».
L’idée est qu’une église ou un ministère aurait besoin de se placer sous l’autorité d’un apôtre qui lui apporterait protection, direction, légitimité et parfois accès à une « onction »….à des « pouvoirs ».
Mais il faut poser une question simple : Quel texte du Nouveau Testament enseigne cette structure ?
Nous trouvons : des anciens ; des responsables ; des églises ; des collaborateurs ; des envoyés (apôtres); des relations de partenariat ; des recommandations ; des corrections apostoliques.
Mais nous ne trouvons pas un système dans lequel chaque église doit être rattachée à un « apôtre supérieur » chargé de sa couverture spirituelle.
La prudence est donc nécessaire.
21. L’apostolat contemporain peut-il être un « charisme » ?
C’est une question plus subtile.
1 Corinthiens 12.28 dit : "Et Dieu a établi dans l’Église premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs…"
Paul parle donc effectivement de personnes données à l’Église. Mais même ici, il faut observer que le mot charisme ne doit pas automatiquement être utilisé pour transformer l’apostolat en un don spirituel permanent distribué à chaque génération.
Le texte parle de l’ordre et de la diversité des fonctions dans le corps. Éphésiens 4.11 parle également de personnes que Christ donne à son Église.Cela permet de reconnaître une dimension ministérielle actuelle mais cela ne démontre pas que ces personnes possèdent la même autorité, la même fonction fondatrice ou la même capacité de révélation que Paul et les apôtres du premier siècle.
22. Il faut donc distinguer trois niveaux.
Cette distinction permet à mon sens de sortir du faux dilemme :
NIVEAU 1 — L’APOSTOLAT FONDATEUR.
Il appartient aux apôtres du Nouveau Testament liés de manière unique au Christ ressuscité, au témoignage apostolique et à la fondation de l’Église. Il n’est pas reproductible.
Nous ne pouvons pas fabriquer aujourd’hui de nouveaux Paul.
NIVEAU 2 — LA FONCTION APOSTOLIQUE MISSIONNAIRE.
Elle peut parfaitement continuer. Des hommes peuvent être particulièrement appelés à :ouvrir de nouveaux champs missionnaires ; implanter des églises ; franchir des frontières culturelles ; former des responsables ;travailler dans plusieurs régions ; coordonner des œuvres missionnaires.
Cette réalité est bibliquement défendable. Mais elle n’exige pas nécessairement le titre d’« apôtre ».
NIVEAU 3 — L’« OFFICE APOSTOLIQUE » CONTEMPORAIN À AUTORITÉ SUPRALOCALE.
C’est là que la démonstration biblique devient beaucoup plus difficile. Si l’on affirme que certains hommes sont aujourd’hui des apôtres au sens où ils possèdent : une autorité doctrinale particulière ; une autorité gouvernementale sur plusieurs églises ; une révélation spécifique pour l’Église ; une « couverture » spirituelle obligatoire ; la capacité de nommer ou destituer des responsables ; une autorité supérieure aux anciens locaux ; alors je ne vois pas de fondement néotestamentaire suffisant permettant d’affirmer cela comme une doctrine biblique normative.
23. Une quatrième catégorie est possible : « apostolique » comme adjectif.
Il existe enfin une manière beaucoup plus sûre d’utiliser le terme.
On peut parler : d’une église apostolique ; d’un enseignement apostolique ; d’une mission apostolique ; d’une vision apostolique ; d’une implantation apostolique à condition de définir correctement le mot.
Une église peut être apostolique sans avoir un apôtre à sa tête.Elle est apostolique parce qu’elle demeure attachée à l’enseignement des apôtres. C’est probablement l’usage le plus théologiquement robuste.
24. Le vrai ministère apostolique contemporain pourrait donc être beaucoup moins spectaculaire.
Il y a une ironie dans tout cela.
Le ministère apostolique contemporain, lorsqu’il est compris dans son sens missionnaire, ressemble beaucoup moins à certaines figures médiatiques qu’on présente aujourd’hui comme des « apôtres ».
Il ressemble davantage à : un missionnaire qui part dans une région difficile ; un implanteur qui recommence une Église à partir de rien ; un évangéliste qui travaille là où Christ n’est pas connu ; un formateur qui équipe des responsables locaux ; un pionnier qui accepte de ne pas être au centre ; un serviteur qui transmet l’Évangile sans construire son propre empire.
Paul lui-même écrit : "Je n’ai pas bâti sur le fondement d’autrui." (Romains 15.20)
Voilà une définition beaucoup plus biblique de l’esprit apostolique que celle d’un homme qui accumule des titres, des plateformes et des ministères sous son autorité. C’est sans doute moins glorieux mais plus biblique.
25. L’apôtre biblique n’est pas d’abord celui qui possède un titre.
C’est peut-être le point le plus important.
Dans le Nouveau Testament, l’autorité apostolique est authentifiée par : la fidélité au Christ ; l’Évangile ; la souffrance ; le service ; la mission ; les fruits ; la vérité doctrinale ; la capacité à édifier l’Église.
Paul peut même présenter son apostolat à travers ses souffrances : "Nous sommes fous à cause de Christ… nous sommes faibles… nous sommes méprisés." (1 Corinthiens 4.10)
Il existe donc un contraste saisissant entre : l’apostolat biblique et la fascination contemporaine pour le statut apostolique.
Le premier conduit au service.
Le second peut conduire au pouvoir.
26. Une question devrait toujours être posée à celui qui revendique le titre.
Pas : « Combien de personnes te reconnaissent-elles comme apôtre ? »
Pas : « Combien d’Églises sont sous ta couverture ? »
Pas : « Combien de nations as-tu visitées ? »
Mais : « Quelle autorité biblique précise le Nouveau Testament donne-t-il à ton ministère que les autres responsables de l’Église ne possèdent pas ? »
Et surtout : « Où le Nouveau Testament ordonne-t-il à l’Église de reconnaître des apôtres de cette nature après la génération fondatrice ? »
Si la réponse repose principalement sur Éphésiens 4.11, il faut poursuivre l’exégèse.
Parce qu’Éphésiens 4.11 dit que Christ donne des ministères à son Église.
Il ne décrit pas nécessairement une hiérarchie ecclésiastique dans laquelle certains dirigeants seraient placés au-dessus des Églises.
27. Alors, cessationnisme ou continuationnisme ?
Le débat peut être formulé avec davantage de précision.
La position cessationniste forte dira : Les apôtres et prophètes liés au fondement de l’Église appartiennent à l’époque apostolique et ne se reproduisent pas.
Cette position possède de solides arguments dans Éphésiens 2.20, Éphésiens 3.5, Actes 1 et dans la nature unique du témoignage apostolique.
La position continuationniste répondra : Éphésiens 4.11 présente les apôtres comme des dons du Christ à son Église et le texte ne fixe aucune date de cessation.
C’est également un argument sérieux.
Mais il faut alors préciser : de quel apostolat parle-t-on ?
Car démontrer que Christ continue de donner à son Église des ministères missionnaires et pionniers n’oblige pas à démontrer que Christ continue de donner des apôtres fondateurs dotés d’une autorité révélatrice et normative.
Revenir aux termes missionnaire à la place de celui d’apôtres mettrait tout le monde d’accord (sauf peut être les charismatiques qui ont fort à perdre),
28. Une conclusion théologique équilibrée.
À mon sens, les données du Nouveau Testament conduisent à une distinction fondamentale : Oui, l’apostolat biblique existe.
Mais il faut distinguer son sens.
Oui, les apôtres fondateurs ont exercé un ministère unique. Les Douze et Paul ont joué un rôle historique et fondationnel qui n’est pas reproductible.
Oui, le Nouveau Testament connaît des apôtres au sens plus large d’envoyés: Barnabas et d’autres montrent que le mot n’est pas exclusivement réservé aux Douze.
Oui, l’Église a encore aujourd’hui besoin de ministères ayant une forte dimension apostolique: Missionnaires, pionniers, implanteurs, évangélisateurs transculturels et formateurs peuvent parfaitement exercer une fonction que l’on pourrait qualifier d’apostolique.
Mais non, le Nouveau Testament ne fournit pas de fondement suffisamment clair pour restaurer un collège d’« apôtres » contemporains possédant l’autorité des apôtres fondateurs.
Et surtout : Non, Éphésiens 4.11 ne constitue pas à lui seul la preuve d’une hiérarchie apostolique contemporaine.
29. L’Église n’a pas besoin de nouveaux fondements.
Voilà peut-être la meilleure manière de résumer la question. Nous n’avons pas besoin de nouveaux apôtres pour recevoir une nouvelle fondation. Nous avons besoin de revenir au fondement apostolique qui nous a déjà été donné.
Le problème de l’Église contemporaine n’est peut-être pas qu’elle manque d’apôtres.
Il est peut-être qu’elle manque de fidélité aux apôtres.
Elle cherche parfois : de nouvelles révélations, de nouvelles autorités, de nouveaux titres, de nouvelles « onctions », de nouvelles stratégies, de nouvelles structures, alors que Paul nous renvoie inlassablement à l’Évangile qui a déjà été transmis.
30. La véritable apostolicité de l’Église.
L’Église n’est pas appelée à être continuellement post-apostolique en attente d’une nouvelle génération d’apôtres.
Elle est appelée à être apostolique par fidélité.
Une Église est apostolique lorsqu’elle demeure sous l’autorité de l’enseignement apostolique contenu dans les Écritures.
Une Église est apostolique lorsqu’elle annonce le même Christ que celui des Écritures. Une Église est apostolique lorsqu’elle proclame le même Évangile.
Une Église est apostolique lorsqu’elle refuse d’ajouter à l’autorité des apôtres celle de nouveaux hommes prétendant parler avec une autorité comparable.
Et une Église est apostolique lorsqu’elle accepte d’être envoyée vers ceux qui n’ont pas encore entendu l’Évangile.
En définitive la question n’est donc pas: « Avons-nous encore des apôtres ? »
Elle doit être reformulée : « Quel type d’apostolat la Bible nous autorise-t-elle à reconnaître aujourd’hui ? »
Et la réponse me paraît devoir être formulée ainsi : L’apostolat fondateur est achevé. La mission apostolique, elle, demeure. L’apostolicité de l’Église demeure. Le ministère de pionniers et d’implanteurs demeure.
Mais la restauration d’un office apostolique contemporain doté d’une autorité doctrinale, révélatrice ou gouvernementale comparable à celle des apôtres du Nouveau Testament ne possède pas un fondement biblique suffisamment explicite pour être imposée à l’Église.
Autrement dit : Nous pouvons avoir aujourd’hui des serviteurs qui travaillent apostoliquement sans avoir besoin de fabriquer de nouveaux apôtres.
Et peut-être faut-il retrouver cette distinction salutaire : Le Christ n’a pas promis de nous donner de nouveaux fondements. Il nous a donné un fondement sur lequel bâtir.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir qui peut porter le titre d’apôtre, mais de savoir qui demeure fidèle à l’enseignement des apôtres.