Je raconte souvent ce genre d'histoires, parce qu'elles me troublent autant qu'elles m'émerveillent. Elles posent une question que je n'ai jamais fini de creuser : d'où vient un pardon pareil ? Ces familles avaient-elles fabriqué leur grâce, comme on fabrique une vertu à force de volonté ? Ou l'avaient-elles simplement et c'est un mot qui mérite qu'on s'y arrête… transmise, quelque chose qu'elles avaient elles-mêmes reçu ?
👉 Le monde de l’ingrace :
J'ai forgé un jour le mot ingrace pour décrire le climat moral dans lequel nous baignons tous : un monde où l'on garde les comptes, où l'on mesure qui mérite quoi, où la dette impayée reste une dette, point final. Ce monde-là fonctionne à merveille pour la justice comptable. Il échoue lamentablement à guérir quoi que ce soit.
La grâce, elle, casse la comptabilité. Elle donne ce qui n'est pas dû. Et c'est précisément parce qu'elle est si contraire à nos réflexes que la Bible prend soin, dès les premières lignes du Nouveau Testament, de préciser d'où elle vient : « C'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. » Éphésiens 2.8
Pas de vous. J'aime m'arrêter sur ces trois mots, parce qu'ils désamorcent d'avance toute la vanité spirituelle que je porte en moi. Aucun être humain, si généreux soit-il, ne peut se prétendre l'auteur de la grâce qui sauve. Nous ne sommes pas des sources. Nous sommes, au mieux, des rivières et une rivière n'a jamais inventé l'eau qu'elle transporte.
👉 Des tuyaux, pas des réservoirs :
Il y a une image que j'utilise volontiers pour décrire les chrétiens quand ils fonctionnent bien : ce sont des tuyaux, pas des réservoirs. Un réservoir retient l'eau, se l'approprie, la distribue selon son bon vouloir, décide qui en est digne. Un tuyau, lui, n'a rien inventé et ne retient rien : il laisse simplement passer ce qui vient d'ailleurs.
Jésus, en envoyant ses disciples, ne leur a pas dit : « Allez, et donnez ce que vous possédez. » Il leur a dit : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » Matthieu 10.8
Reçu, puis donné. Toujours dans cet ordre. Celui qui prétend inverser l'ordre ( donner avant d'avoir reçu ) finit tôt ou tard par distribuer une grâce fatiguée, une grâce qui ressemble à s'y méprendre à de la condescendance. J'en ai fait l'expérience dans ma propre vie de foi : les périodes où j'ai le plus mal aimé les autres sont précisément celles où j'avais cessé de me souvenir à quel point j'avais moi-même été aimé sans le mériter.
👉 Ce que Paul savait de lui-même :
Paul, l'apôtre le plus infatigable qu'ait connu l'Église naissante, ouvre presque toutes ses lettres par la même formule : « Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ. » Romains 1.7
Remarquez ce qu'il ne dit pas. Il ne dit pas : « Je vous donne ma grâce. » Il se place résolument entre deux réalités : la grâce vient de Dieu, elle passe par lui, elle arrive jusqu'à vous. Paul est un messager, un porteur, un facteur divin… jamais l'expéditeur. Et c'est précisément cette humilité de position qui lui donne, paradoxalement, une autorité extraordinaire pour parler de grâce : il sait qu'il n'en est pas propriétaire, et cela le libère de la tentation de la thésauriser.
👉 Ce que porter la grâce veut dire, concrètement
Je me méfie des discours sur la grâce qui restent dans les nuages. La grâce, dans la Bible, a toujours des mains et des pieds. Elle ressemble à :
- pardonner quand la rancune serait tellement plus confortable...
- accueillir quelqu'un sans le résumer à la pire chose qu'il ait faite
- renoncer à la petite victoire de la vengeance...
- rester assis à côté de quelqu'un qui souffre, sans discours...
- annoncer, simplement, que le pardon de Dieu existe et qu'il est offert...
- traiter l'autre avec une bonté qu'aucun mérite n'explique...
Jésus a même osé inscrire cette logique de transmission dans la prière qu'il a enseignée à ses disciples : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Matthieu 6.12
Cette petite conjonction « comme » m'a toujours arrêté. Elle relie ma capacité à pardonner à ma mémoire d'avoir été pardonné. Elle fait de moi, que je le veuille ou non, un maillon dans une chaîne que je n'ai pas commencée.
Paul dira la même chose, autrement : « Soyez bons les uns envers les autres, compatibles, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ. » Éphésiens 4.32
👉 Une mise en garde nécessaire :
Il faut cependant se garder d'un malentendu, et je tiens à le dire clairement parce que j'ai vu ce malentendu faire des dégâts : donner la grâce n'est pas prétendre que le mal n'a pas existé. Ce n'est pas décréter que la responsabilité s'évapore, ni empêcher que justice soit faite. La grâce ne nie jamais le péché… elle refuse simplement de lui laisser le dernier mot. On peut, et parfois on doit, offrir le pardon tout en maintenant la vérité, les limites, et la protection de ceux qui ont été blessés. La grâce n'est pas l'anesthésie de la conscience morale ; elle est ce qui vient après que la vérité a été regardée en face.
👉 Des porteurs, pas des sources :
Alors, les chrétiens peuvent-ils donner la grâce ? Je réponds oui, avec la même prudence que j'y mettrais pour répondre à propos de la lumière de la lune : la lune brille, incontestablement, et pourtant elle ne produit pas un seul photon. Elle réfléchit. Elle transmet. Sans le soleil, elle ne serait qu'une pierre grise suspendue dans le noir.
Dieu donne la grâce comme source ; le Christ en est le fondement ; l'Église et les croyants la transmettent comme témoins et serviteurs.
C'est peut-être la vocation la plus modeste et la plus vertigineuse qui soit : ne rien posséder, et pourtant avoir tout à donner. Être une rivière et non un puits. Être la lune, pas le soleil. Et découvrir, comme ces familles amish au lendemain de leur pire jour, qu'en transmettant ce qu'on a reçu, on ne s'appauvrit jamais… on ressemble, l'espace d'un instant, à Celui dont on porte la lumière.